lundi 2 septembre 2013

Dostoïevski Vs Freud : critique de l'analyse psychanalytique des oeuvres littéraires en général et de celle des Frères Karamazov en particulier.




Il pourrait sembler inconvenant d'opposer deux personnages ayant a priori si peu de rapports l'un avec l'autre.

Pourtant Freud s'est livré à une interprétation des Frères Karamazov, dans un texte court intitulé Dostoïevski et le parricide, publié en 1923 en introduction du volume Die Urgestalt der Brüder Karamasoff, qui réunissait les premières versions, les ébauches et les sources du roman. Cet essai fut choisi pour figurer en préface de l'édition de poche de l'édition française (cf. Illustration de l'article).

Notre propos sera de démontrer - outre le manque totale d'efficience de sa méthode interprétative - que, sous couvert d'une lecture neutre et scientiste, Freud défendait d'une manière parfaitement sournoise une idéologie et une croyance, la sienne. Si bien que son texte, loin d'éclairer l’œuvre ou le lecteur, sert en réalité à décrédibiliser Fiodor Dostoïevski, mais plus encore, à combattre, de façon détournée, ses opinions religieuses et politiques, à l'exact opposé de celles professées discrètement par le médecin viennois.

Auparavant, Sigmund Freud s’était très souvent appuyé sur des œuvres littéraires majeures afin d'offrir une assise aux présupposés de sa théorie psychanalytique ; la récupération de la figure d'«œdipe » n'en est jamais que l'exemple le plus connu.

Non content de détourner les mythes grecs de leur signification véritable en les réduisant à sa compréhension purement mécaniste, le docteur Freud aimait à se livrer à des analyses littéraires douteuses, parfois avec la complicité des écrivains eux-mêmes (et notamment sur des textes de Stefan Sweig comme nous aurons le loisir de le voir). Lorsqu'il ne recherchait pas des justifications dans les textes fondateurs, il se livrait à un exercice singulier consistant à déceler les pathologies psychiques des grands auteurs au travers de leurs œuvres. Les frères Karamazov, récit romancé de la mort du père écrite par un homme à la personnalité complexe et torturée, semblait se prêter merveilleusement à cet exercice.

Il va sans dire que ces critiques « psychanalytiques », auxquelles se sont plus tard également adonnées les disciples de Freud1, avec les mêmes funestes résultats, sont depuis bien longtemps déconsidérées, d'abord parce que l'outil utilisé est parfaitement impropre, mais aussi parce que leurs conclusions censément définitives, parfaitement rocambolesques et simplement scabreuses seraient probablement risibles si et seulement si elles n'étaient pas prises au sérieux par un certain nombre de lecteurs impressionnables. Les dires de Freud sur la question de la critique psychanalytique ne se singularisent d'ailleurs guère par leur objectivité :

« …il semble que la psychanalyse soit en mesure, dans toutes les questions concernant la vie fantasmatique humaine , de prononcer le mot décisif »2.

Il ne s'agira pas pour nous d'aller plus avant concernant l'affirmation selon laquelle le freudisme aurait réponse à tout, et serait à même de percer à jour la signification ultime de toutes les religions, de tous les mythes et de toutes les productions artistiques toutes époque confondues, ce que d'autres ont très bien fait avant nous3, mais de nous concentrer sur la méthode et les arguments utilisés pour confisquer à Dostoïevski les conclusions de ses travaux, et s’approprier ses mérites.

Commençons par affirmer une lapalissade : Dostoïevski est un génie à l'état pur, pas de celui que quelques adeptes seulement sont en mesure de percevoir au prix de concaténations rhétoriques dignes d'un contorsionniste, mais d'un génie évident, qui éclabousse, qui irradie, et que personne ne lui conteste. Il est en effet bien moins controversé dans son domaine que Freud ne l'est dans l'univers des thérapies cognitives. Dostoïevski est à nos yeux l'un des maîtres absolu du roman, et ce pour deux raisons en particulier : d'un point de vu technique, ses intrigues sont des bijoux de construction. Sa capacité à revenir sans cesse aux passages précédents de ses œuvres, mais en les analysant d'une manière totalement différente par le prisme d'un autre personnage, ne s'explique probablement que par une sorte d'autisme, appelé syndrome d'Asperger, dont il était très certainement atteint4, et qui donne à ses romans une impression de virtuosité si particulière5. Nous laissons aux spécialistes de la littérature et du style, dont nous ne faisons pas partie, le soin de valider ou non cette affirmation. D'un point de vu intellectuel cette fois, le choix des thèmes, de par leur multitude et leur profondeur, donne le vertige. Pour n'en citer que quelques-uns, et parce que nous ne pouvons prétendre à les maîtriser ni à les connaître tous, nous évoquerons les réflexions métaphysiques, la culpabilité, la subversion, la politique, la Russie, la pensée moderne, le doute... La liste est interminable.

D'ailleurs, ce n'est pas la puissance littéraire que Freud conteste. Il écrit au début de son opuscule que « Les Frères Karamazov sont le roman le plus imposant qui ait sûrement jamais été écrit », ce en quoi il a déjà tort car nous ne voyons pas, pour notre part, en quoi ce roman est-il plus important que Les possédés, Crime et châtiment, ou L'idiot, pour ne citer qu'eux, ni en quoi d'autres auteurs n'en auraient pas écrit de plus imposant encore. Non, le reproche de Freud, le principal, est que selon lui Dostoïevski est un « moraliste » et il poursuit avec cette hallucinante assertion qui est à notre avis la clef de voûte de la haine qu'il lui porte (seule la haine peut expliquer un tel acharnement) :

« ...il (Dostoïevski) aboutit à une solution de repli, faite de soumission à l'autorité temporelle aussi bien que spirituelle, de respect craintif envers le Tsar et le Dieu des chrétiens, d'un nationalisme russe étroit, position que des esprits de moindre valeur ont rejointe à moindres frais. C'est là le point faible de cette grande personnalité, Dostoïevski n'a pas su être un éducateur et un libérateur des hommes, il s'est associé à ses geôliers, l'avenir culturel de l'humanité lui devra peu de chose. Qu'il ait été condamné à un tel échec du fait de sa névrose, voilà qui paraît vraisemblable. ».

Un génie russe croyant et tsariste, voilà qui est insupportable pour un esprit « progressiste ».

Le propos est sans détour, et la démarche de destruction de Dostoïevski, l'homme, par l'exaltation feinte de son œuvre est d'une perversité époustouflante. Freud va s'efforcer de démontrer, pendant une vingtaine de pages bâclées et particulièrement éprouvantes, que, si Dostoïevski est le plus grand romancier de tous les temps, ce n'est pas en raison de ses réflexions profondes sur la société russe de son temps, ni de ses incroyables questionnements sur la nécessité de la spiritualité alliés à la difficulté de croire, mais parce qu'il serait en réalité un exemplaire cas clinique de psychanalyse et que son œuvre serait, malgré lui et sans qu'il en ait eu conscience, la démonstration probante de la véracité des élucubrations freudienne. Pour faire plus court, Dostoïevski est un génie car il validerait inconsciemment les conclusions de Freud. Nous n'avons jamais vu de démonstration si tordue et narcissique à la fois.

Pour arriver à son inavouable fin, Freud ne va reculer devant rien et nous nous voyons dans l'obligation de ne pas relayer toutes les pseudos-vérités noyées dans un océan de mensonges, de psychologie de comptoir, de pseudo-scientisme, de raisonnements alambiqués et de mauvaise foi qu'il déploya à cet effet. Un ouvrage entier n'y suffirait pas et nécessiterait un travail aussi laborieux qu'ennuyeux ; mais nous pouvons tout de même en relever certains qui nous semblent particulièrement abjects.

Sur la mort du père tout d'abord, car il s'agit selon Freud de notre désir le plus primordial : il affirme que chez Dostoïevski, ce désir étant plus développé que la normale (il en est sûr), celui-ci devait être plus encore refoulé que chez les autres, et qu'il aurait à ce dessein (afin de contrer la peur de la castration) cultiver une bisexualité latente afin de devenir objet d'amour pour son père. Plus loin il affirme, que dans sa vie d'adulte, cette bisexualité latente se traduisait par une homosexualité refoulée qui se devine par l'importance des amitiés masculines au cours de sa vie. Entre deux réflexions sur le sadomasochisme supposé de l'écrivain, Freud en profite pour y voir la preuve de la validité de « la horde primitive » (dont vous pouvez trouver tout le détail dans Totem et tabou), selon laquelle les premiers hommes auraient tué, puis dévoré leur père dans le but de s'approprier les femelles du groupe.

Plus loin, Freud n'hésite pas à affirmer que cette « culpabilité filiale », présente en chaque être humain, est la base de tout « sentiment religieux ». Que dès lors, cette culpabilité étant insurmontable car très développée chez l'écrivain, celui-ci ne pouvait combattre ses propres « sentiments religieux », et ce « malgré sa grande intelligence ». Pour résumer, la religion est au mieux une lubie d'imbécile, au pire, le signe d'une immense névrose. L'aspect idéologique et anti-traditionnel du discours freudien est ici très net. Je renvoie le lecteur à ses analyses sur l'importance de la libido dans les phénomènes de foule qu'il relie à la figure de Jésus dans l'ouvrage « Psychologie et analyse du Moi », et en comparaison duquel Piss-Christ n'est qu'un pis-aller, afin d'avoir une idée plus exacte encore de la manière dont Freud faisait peu de cas de toute la religiosité et prenait un plaisir très inquiétant à en donner des définitions profondément humiliantes et réductrices.

Puis il affirme que Dostoïevski a pour le criminel « une sympathie sans limite », qu'il y voit un « rédempteur » et que par conséquent il serait lui-même un criminel en puissance. Mais tout le propos de Dostoïevski, et tout ce pour quoi ses personnages basculent vers le crime, c'est justement parce qu'ils se laissent séduire par une vision athée et moderne du monde. Les crimes de Raskalnikov ou de Dmitri6, et plus encore les gesticulations des protagonistes des Possédés sont parfaitement raisonnables et matérialistes, de cette raison et de ce matérialisme si chers à Freud. Et c'est aussi pourquoi le génie littéraire conclu par la nécessite d'une morale transcendante et supra-humaine qu'il identifie, dans le cadre de la Russie de son temps, au christianisme orthodoxe et à son pendant temporel, le tsarisme. Le « médecin » ignore sciemment toute la logique de l’œuvre de l'artiste. Ce faisant il commet un acte gravissime, celui de déposséder l'auteur de son travail, tout en ayant l'air d'en faire l'apologie.

Plus ahurissant encore, Freud, dans la dernière partie de sa critique, s'appuie sur une analyse d'un texte de Stefan Sweig intitulé la confusion des sentiments et pour laquelle il se glorifie d'avoir eu l'admiration de Sweig grâce à ses critiques, d'avoir su révéler à l'auteur la signification profonde de son histoire, justifiant par la-même, toujours par un moyen douteux et détourné (nous avons compris que cela constitue sa signature, son modus operandi) la pertinence de sa présente analyse sur l'auteur des Frères Karamazov. En l’espèce, le thème abordé par Sweig était celui du jeu et il se trouve que Dostoïevski était un joueur compulsif ; un rapide coup d’œil sur sa biographie suffit à comprendre qu'il a perdu des fortunes en s'adonnant à cette passion dévorante. Notons que dans ses romans, les passages dans lesquels le jeu est présent sont tous profondément malsains car associés à des situations tragiques liées à l'abandon de soi (comme l'arrestation de Dmitri pour ne citer qu'elle), et qu'il n'en a jamais fait l'apologie (nous invitons le lecteur à ne pas nous croire sur parole et à se plonger dans les romans de cet auteur hors-normes) . Or il se trouve que pour Freud, par un jeu d'analogie (il semble que lui aussi soit très joueur), le jeu symbolise l'onanisme (du fait des mouvements des doigts sur les cartes...) et que l'écrivain aurait eu comme fantasme (refoulé toujours, ce qui est bien pratique) d'être initié par sa propre mère aux plaisirs du sexe afin de se préserver des dangers de la masturbation. Le jeux obsessionnel devenant ainsi la preuve et la manifestation d'un ressentiment/sentiment profond envers l'entité maternelle qu'il tiendrait pour responsable de son impuissance et de sa frustration sexuelle.

Nous arrêtons ici l'énumération des immondices dont regorge cette honteuse préface, le lecteur curieux pourra sans peine la consulter. D'ailleurs elle pourrait donner lieu à une glose et à des discussions stériles infinies que nous n'avons ni la patience, ni l'envie, d'endurer. Nous ne nous livrerons pas non plus à une critique interminable de ces affirmations fumeuses, érigées en science, et que même des auteurs de formation universitaire, plutôt moyens, ne se sont pas privés de démonter point par point en démontrant, dans des livres aussi volumineux qu'inutiles, que Freud n'a fait qu'universaliser ses propres perversions7, ce qui nous semble une évidence. Dans la même logique orgueilleuse, il a tenté d' « oedipianiser  la littérature »8 et, comme aimait à le dire Proust : « chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi-même »9.

René Guénon, contemporain de Freud, est un de ceux qui a su percevoir le plus rapidement et le plus radicalement toute la malhonnêteté de ce qu'il appelait ces « méthodes nouvelles » et qu'il n'hésitait pas à qualifier d' « infernales », et nous ne pouvons faire l'impasse sur ses extraordinaires réflexions d'une profondeur rare sur le sujet :

« Si ce dont il s'agit était réellement « inconscient », nous ne voyons même pas bien comment il serait possible d'en parler, et surtout en termes psychologiques, (…) et d'ailleurs, en vertu de quoi (…) faudrait-il admettre qu'il existe réellement quelque chose d' »inconscient » ? (…) D'autre part, le domaine de la psychologie ne s'étant point étendu vers le haut, le « superconscient », naturellement, lui demeure aussi complètement étranger et fermé que jamais. (…) ...les explications de ce genre, tout comme les explications « sociologiques » des mêmes choses sont, au fond, d'une naïveté simpliste qui va parfois jusqu'à la niaiserie ; en tous cas, cela est incomparablement moins grave, quant à ses conséquences effectives, que le côté véritablement « satanique » que nous allons avoir à envisager maintenant. (...)
Les psychanalystes peuvent, dans la plupart des cas, être tout aussi inconscient que les spirites de ce qu'il y a réellement sous tout cela10 (…). Ceux qui pratiquent ces méthodes sont, n'en doutons pas, bien persuadés au contraire de la bienfaisance de leurs résultats ; mais c'est justement grâce à cette illusion que leur diffusion est rendue possible, et c'est là toute la différence qui existe entre les intentions de ces « praticiens » et la volonté qui préside à l’œuvre dont il ne sont que des collaborateurs aveugles.
La psychanalyse ne peut avoir pour effet que d'amener à la surface, en le rendant clairement conscient, tout le contenu de ces bas-fonds de l'être qui forment ce qu'on appelle proprement le « subconscient » ; cet être d'ailleurs, est déjà psychiquement faible par hypothèse, puisque, s'il en était autrement, il n'éprouverait aucunement le besoin de recourir à un traitement de cette sorte ; il est donc d'autant moins capable de résister à cette subversion, et il risque fort de sombrer irrémédiablement dans ce chaos de forces ténébreuses imprudemment déchaînées ; si cependant il parvient malgré tout à y échapper, il en gardera du moins, pendant toute sa vie, une emprunte qui sera en lui comme une souillure ineffaçable »11.

A l'instar de Guénon, nous affirmons que la psychanalyse, par ses présupposés et ses méthodes, est incapable de comprendre dans sa totalité, et encore moins de « soigner » (contre rémunération) le psychisme humain. Mais ce à quoi elle se révèle encore plus inapte, c'est à percer le mystère de l'art véritable (et dont le roman moderne n'est qu'une des manifestations les plus grandioses, comme aimait à le rappeler Léon Bloy12), car celui-ci est justement le moyen, pour l'homme, de décrypter les vérités les plus hautes, de manière instinctive, sans avoir recours à la réflexion ou à l’érudition ; l'art est le langage du cœur13 ; ce qui est tout l'inverse de la « thérapie » freudienne qui consiste, par un travail d'introspection douloureux, à libérer nos pensées les plus inférieures afin de les faire rentrer dans un schéma aussi simpliste que nauséabond, prétendant tout expliquer (et qui a en plus le mauvais goût d'être faux et obscène).

Cette préface, cette vomissure, délivrée en prémisse d'une œuvre si grandiose, sans que n'y soit apportée une quelconque contradiction, est une abjection gigantesque14. Le grand Dostoïevski est décidément hors de portée des manœuvres de l' « infernal » Sigmund. Les deux ne boxaient pas dans la même catégorie. L'un courrait après l'Absolu, l'autre après la reconnaissance et la fortune.


Raphaël M.





1Et que les psychiatres avaient également tenté avec beaucoup plus de succès, du fait sûrement du sérieux de leur méthode et de l'aspect plus nettement scientifique et restreint de leurs tableaux cliniques, mais aussi parce qu'ils se contentaient de déterminer les pathologies des personnages uniquement.
2Il était d'également persuadé d'avoir percé à jour l'âme de Sophocle et de Shakespeare.
3Nous renvoyons, pour une étude plus générale sur ce thème, à l'excellent article de Dominique Rougé Les lectures psychanalytique des œuvres littéraires , parfaitement synthétique et documenté, et qui souligne bien l'absurdité de la méthode.
4Voir l'excellent livre de Daniel Tammet Je suis né un jour bleu dans lequel l'auteur, atteint de cette forme rarissime d'autisme raconte son parcours et sa manière d'appréhender les chiffres et les langues. Le personnage de Rain man interprété par Dustin Hoffman en offre un autre exemple
5Ceci est particulièrement évident à la lecture de l'ouvrage Crime et châtiment, dans lequel Raskolnikov, le personnage principal, se remémore sans cesse la scène de son forfait.
6Même si Dmitri n'a pas tué mais il faut lire le livre pour saisir cette nuance. C'est en particulier Dmitri Karamazov qui dira « Si Dieu n'existe pas alors tout est permis », donc s'il n'a pas tué, il aurait pu le faire, car il l'a voulu et est donc un lâche doublé d'un assassin.
7Pour exemple : Michel Onfray Le crépuscule d'une idole, pour une critique purement matérialiste et terre-à-terre.
8Formule de Gilles Deleuze.
9cf. Le temps retrouvé
10Gageons que Freud n'en était pour sa part pas du tout inconscient et que René Guénon évoque les malheureux « patients » ou « disciples », ce qui est d'un point de vu psychanalytique exactement la même chose, puisqu'il faut être analysé pour analyser à son tour
11Extrait de René Guénon Le règne de la quantité et les signes des temps ChapXXXIV Les méfaits de la psychanalyse
12Dans un passage du Désespéré.
13Au sens où l'entendait par exemple Al-Ghazali dans Les mystères du cœur : « Il ne sera jamais question de cet amas de chair qui n'a aucune valeur. Celui là appartient au monde physique et terrestre, et les bêtes peuvent tout à fait l'appréhender du regard, ce qu'à plus forte raison l'être humain est parfaitement capable de faire. Le mot « cœur » désigne une réalité subtile, divine et spirituelle. Elle est ce qui en l'être humain appréhende, connaît et sait. »
14L'édition concernée est le folio classique n°2655 ISBN 978-2-07-038962-9, soit la collection la plus vendue.

samedi 10 août 2013

Le monde des shudras : réflexions sur la symbolique des castes appliquée au monde contemporain





Pour les hindous et tant d'autres, la société s'organise autour du système des castes. Celui-ci consiste en une répartition des fonctions, chacun selon ses prédispositions.

Ainsi, le Mânava-Dharmashâstra (encore appelé loi de Manu), sorte de code juridique poétique fondé sur le Véda – somme des écritures sacrées de l'hindouisme- distingue 4 types d'êtres aux aptitudes différenciées. Il y est fait mention de 4 varnas, ou «teintes», chacune symbolisant une partie du corps humain, analogie du corps social.

En premier lieu, le Brahmane, associé à la tête, est le détenteur de la connaissance métaphysique. Il a pour mission de la conserver et de la transmettre. Il est à la fois le sage et l'enseignant. Il possède l'autorité spirituelle et est le gardien de l'harmonie du monde.

Le Kshatriya quant à lui, associé au tronc et aux bras, est à la fois le guerrier, l'administrateur et le politique. Sa plus haute figure étant le Roi,il est chargé d'exercer le pouvoir temporel.

Le Vaishya se distingue quant à lui dans l'activité économique. Associé au ventre, il est l'agriculteur, l'artisan, et le commerçant.

Enfin, et cette composante est souvent traitée à tord de manière tout à fait résiduelle, le Shudra, représentant les jambes et les pieds de la société et de l'ordre divin ( les deux sont indissociables dans une vision traditionnelle, l'une étant le reflet de l'autre), n’extériorisant aucune des tendances propres aux autres varnas, est chargé de les servir tous.

I.

Le système des castes étant aussi méconnu que décrié, il convient de démentir certaines contre-vérités à son sujet, colportées bien souvent par des auteurs inaptes, de par leur constitution d'esprit, à en saisir l'efficience et le sens profond (1).

La première idée reçue est celle de l'hérédité des charges. Celui qui naît au sein d'une caste ne pourrait en sortir au risque de devenir un paria. Cette vision, corroborée en effet par la réalité actuelle et passée, n'est pas du tout inhérente au système lui-même mais simplement une marque de sa dégénérescence. A l'origine, c'était au Guru (maître) de déceler chez l'enfant ses caractéristiques afin de l'orienter vers l'activité la plus proche de sa nature propre. Ainsi, dans la pureté de la doctrine, la naissance ne prend aucune part dans la nature des êtres.

Le second stéréotype, et non des moindres, est celui de l'infamie qui serait attachée à certaines fonctions. L'image de l' «intouchable» heurte particulièrement l'imaginaire et la morale occidentale toute imbibée d'une égalité pourtant introuvable. Or, l'intouchable ne fait partie d'aucune caste, il est celui qui, ayant contrevenu aux devoirs de son ordre, a renoncé par la même à ses privilèges. Cette disgrâce n'est pas héréditaire en théorie comme nous venons de la voir. L'intouchable serait l'équivalent de l'excommunié sous nos latitudes.

En dernier lieu, et puisque les réflexions sur ce sujet se prêtent à des considérations infinies qui sortiraient largement de notre propos, il conviendra de réaffirmer que ce type d'organisation sociale est à la fois verticale dans l'ordre métaphysique et horizontale d'un point de vue matériel. S'il est incontestable que le Brahmane et le Kshatriya, membres de la noblesse, jouent un rôle cosmique bien plus éminent dans l'équilibre du monde, il n'en demeure pas moins qu'à l’échelle terrestre (donc d'un point de vue horizontal), celle que les hindous appelle la «manifestation», chaque ordre dépend étroitement des autres. Chacun dans son rôle participe à l'unité divine et à l'harmonie du monde. Chacun est également indispensable et respectable.

Une lecture du Bhagavad-Gïtâ (XVIII, 41-44) nous offre d'ailleurs une démonstration de cet esprit de synthèse, qui, s'il fut universellement partagé il y a de cela des milliers d'années, est désormais l'apanage de l'Orient (en actuelle «occidentalisation» accélérée, à tel point que la distinction n'a plus véritablement de raison d'être, si tant est qu'elle n'en ait jamais eue) :

« Les devoirs des Brahmanes, Kshatriyas, vaishyas et shudras se repartissent en fonction des qualités primordiales d'où ils tirent leur nature propre
Sérénité, maîtrise de soi, ascèse, pureté, patience et rectitude, connaissance,discernement et foi, tels sont les devoirs du Brahmane selon sa nature
La vaillance, la gloire,la constance et l'adresse, le refus de la fuite, le don et la seigneurie, tels sont les devoirs du kshatriya selon sa nature
Soin des champs et du bétail, négoce, tels sont les devoirs du vaishya selon sa nature
Servir est le devoir du Shudra selon sa nature.»
Il ne faudrait pas voir dans ces quelques précisions liminaires la marque de considérations destinées à satisfaire une certaine forme de «curiosité exotique». La classification que nous venons d'étudier succinctement n'appartient pas en propre à l'Inde, même si elle trouve dans cette civilisation son application la plus aboutie.

Héritiers incontestables d'une vision hélleno-chrétienne, nos illustres ancêtres n'envisageaient pas les choses autrement ; que l'on songe seulement à la classification tripartite de l'ancien régime, clergé/noblesse/tiers-état, l'analogie étant trop évidente pour que l'on s'y attarde ; que l'on songe également au «Timée» de Platon, exposition sous forme dialectique de la constitution de l’Athènes de jadis, et dont Socrate fait remonter les origines à la naissance de l'univers. Rappelons ici les paroles de Critias (la figure du Sage) :

«Tu verras qu'un bon nombre de lois ont été copiées sur celles qui étaient alors en vigueur chez nous. C'est ainsi d'abord que la classe des prêtres est séparée des autres ; de même celle des artisans (…), pour la classe des guerriers, tu as sans doute remarqué qu'elle est chez nous séparée de toutes les autres ; car la loi leur interdit de s'occuper d'aucune autre chose que de la guerre.»

On retrouve ici en tous points la classification hindouiste, à une exception notable : alors que grecs et chrétiens (et tant d'autres en réalité) adoptent un découpage trinitaire, l'hindouisme se distingue par une classification quadripartite incluant une catégorie sûrement considérée par d'autres comme parfaitement marginale, la caste des shudras. C'est elle qui ici retiendra ici toute notre attention.

II.

Le shudra tire sa spécificité de l’absence des prédispositions propres aux autres castes. Il n'est ni guerrier, ni homme d'affaire, ni intellectuel, ni commerçant dans l'âme. Ainsi, cette définition «négative» fait de cet être singulier un élément proprement passif. N'étant pas mû par une volonté spécifique, il se contentera de «servir ». Se mettre au service de l'autre, porteur lui d'une destinée, est sa fonction dans l'univers. Participant activement à l'harmonie et à l'unité, au même titre que les autres, le shudra doit faire preuve de qualités spécifiques.

Ainsi, le shudra est interchangeable. Il servira les desseins de quiconque, kshatriyabrahmane ou vaishya, faisant ainsi preuve d'une plasticité inconnue des autres ordres. Le bon shudra est un auxiliaire indispensable : travailleur, dévoué, pointilleux et zélé, malléable. Et cela car il est totalement dénué d'esprit critique.

Si l'idéal-type du Shudra n'est pas un guerrier, il fera un excellent soldat. S'il ne sera jamais un intellectuel, il fera un parfait universitaire. S'il ne fera jamais un bon entrepreneur, il vendra avec enthousiasme n'importe quel type de produit. S'il ne sera jamais un grand cuisinier, il fera un parfait commis. S'il n'excellera jamais en tant qu'agriculteur, il labourera avec ardeur le champs de quiconque. Les exemples de ce type peuvent se décliner indéfiniment.

Le shudra est un exécutant dévoué et il est apprécié pour cela. Il se chargera des basses besognes ou participera aux plus grands desseins avec le même sentiment de servitude et de satisfaction.

Entendons-nous bien, il ne s'agit pas ici de porter un jugement de valeur, car comme nous l'avons dit, le shudra, jambes et pieds du monde, est une composante essentielle de l'ordre (ou du désordre, puisque même le désordre apparent actuel fait en réalité partie d'un ordre plus grand, de la volonté divine). Le Shudra n'est certes pas un être moral, il n'est pas non plus immoral, il est a-moral. Il n'est pas responsable de la mauvaise utilisation que l'on fera de ses dons.

La place du shudra est donc de servir. 

Dans un monde harmonieux et donc hiérarchisé, dans lequel le prêtre commande au roi, le shudra est le serviteur de l'ordre divin et de l'unité. Néanmoins, et toujours dans la vision traditionnelle, la perfection est un état transitoire appelé «âge d'or» qui a vocation a dégénérer graduellement avant de renaître. Ainsi, la première étape de cette chute consiste en une corruption de la caste sacerdotale. De cette corruption découlera la révolte du roi, qui se libérera de la tutelle du brahmane. Ensuite, la puissance économique devra prendre une place grandissante et entraîner la prise de pouvoir du vaishya.

Il est bien évident que la révolution française de 1789 offre un exemple typique de cette prise de pouvoir qui s'est désormais généralisée. La prophétie s'est réalisée.

Le système ne pouvant être dépourvu de tête, l'idéologie marchande deviendra la métaphysique de cette phase cyclique, le capitaliste se fera brahmane. Ce que Garaudy nommait « le monothéisme du marché ».

Le vaishya  devenu brahmane apprécie tout particulièrement les qualités du shudra. Nous avons vu précédemment qu'en raison de sa nature, ce dernier se pliera volontiers à toutes les exigences du libéralisme, exigences qui écœureraient jusqu'à la nausée tout bon prêtre ou guerrier véritable. Le prototype du shudra est l'homo-economicus, l'employé modèle, le consommateur enthousiaste (2), si bien que toute l'éducation ou la philosophie s’évertuera désormais à produire cet être hors-sol et indifférencié. Le monde moderne est un terreau fertile pour sa culture et sa prolifération. Toute notre formation intellectuelle actuelle a pour objectif de nous «shudraiser». Malheur à celui qui n'y parvient pas.

Le shudra est donc, d'une façon tout à fait logique, destiné lui aussi à diriger le monde à l'ultime stade de cette phase descendante, tous comme ses coreligionnaires l'avaient précédemment fait. Tout notre propos est de démontrer que c'est effectivement devenu le cas.

III.


Le vaishya, s'il est incontestable qu'il s'est fait brahmane, n'en est pourtant pas un. Sa constitution, sa tournure d'esprit et son idéal sont totalement incompatibles avec la fonction éminente qu'il se proposait d'exercer. Il a réduit l'harmonie de l'univers et du monde à «la main invisible du marché». Sa volonté exacerbée d'offrir un cadre parfait au commerce l'a conduit à ignorer toute morale transcendante et tout bon sens. Il a substitué aux règles naturelles les plus élémentaires un libéralisme débridé niant jusqu'aux réalités les plus triviales.


Pourtant, ce faisant, le vaishya, auto-proclamé «humaniste des lumières» (rien que ça !), se trompait de bonne foi. Toute la pensée moderne est portée par une volonté non feinte, bien qu'inopérante, de paix et de prospérité. De ce que l'on appelle le Progrès.

Et même si la pensée marchande, aussi bien dans ses composantes purement économiques, mais aussi culturelles et politiques, était inapte à tenir ses promesses (si l'on s'en tient bien évidemment à notre présupposé des castes, auquel il n'est nullement obligatoire d'adhérer), il était encore permis d'y croire jusqu'à un passé récent, que nous situerons à la fin des années 70. En effet, les avancées technologiques, les gains de productivité, la fin du communisme, la relative augmentation du niveau de vie dans les pays du nord ; tout cela pouvait laisser encore accroire - à celui qui refusait de voir les impasses qui se présentaient et les débâcles passées - à un avenir radieux (3).

L’émergence des problématiques environnementales, l'impossibilité d'assurer à l'humanité entière le standard de vie promis par la publicité, les conflits de plus en plus fréquents et sanguinaires, la chute de la conscience et de la morale, jusqu'au vacillement inquiétant du système économique lui-même depuis ce qu'il est convenu d'appeler la «crise» ne devrait plus laisser aucun doute dans un esprit sain : le modèle que l'on nous a légué n'est absolument pas viable.

Pire,en 60 ans de développement maximal, il menace, par sa matérialité maladive et sa puissance de guerre phénoménale, pas moins de détruire la terre.

Que dirait Adam Smith des subprime ? Que penserait Tocqueville de notre législation sociétale ? Qu'inspirerait à Locke un champs de soja aspergé de Round'up ? N'en doutons pas, les penseurs libéraux seraient très étonnés de voir les résultats pratiques de leurs réflexions quelques deux siècles après. Sade avait pris toute la mesure des conséquences de ce changement de paradigme. Dostoïevski dans un autre registre l'avait entrevu (4). Les deux ont fini embastillé pour cela. A l'instar de tant d'autres.

Il en ressort que les tenants du monde contemporain, les décideurs, diffèrent radicalement de leurs inspirateurs en ce qu'ils ne discutent plus le modèle actuel, ne feignent même plus la recherche d'un idéal, prenant leur idiosyncrasie pour un acquis indépassable qu'il convient d'appliquer coûte que coûte, jusqu'à la folie et la mort : ce sont des shudras.

De là un capitalisme débridé, débarrassé de toute «morale bourgeoise», avec le profit comme seul objectif. La figure du parvenu, celle d'un Rastignac, d'un Sorel ou d'un Brulard  n'a plus aujourd'hui quoi que ce soit de romanesque, elle est celle de tout aspirant à l'emploi. L'époque est sans conscience. Où sont les intellectuels (au vrai sens du mot) qui affirment que notre monde est le fruit d'une erreur fondamentale ? Ils se comptent sur les doigts d'une main et n'occupe qu'une place marginale, souvent condamnés à errer dans les tréfonds du net ou à mourir de faim.

«Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu'ils en chérissent les causes.»

L'aspirant à la transcendance est probablement brahmane ; celui qui se désespère de toute l’absence d'esprit chevaleresque et de virilité est probablement un kshatriya, celui qui en dépit de tout entreprend est vaishya, celui qui pense vivre dans le meilleur des mondes (même s'il se peut qu'il souhaite le reformer à la marge, en adhérant à l'UMP ou au PS, ou en souhaitant «plus d’Europe») est à n'en pas douter shudra, mais où est le guru qui nous le certifiera ?
Pour conclure, puisqu'il le faut bien, nous nous aventurerons à citer une phrase de Guénon :

« si les éléments sociaux les plus inférieurs accèdent au pouvoir d’une façon ou d’une autre, leur règne sera vraisemblablement le plus bref de tous, et il marquera la dernière place d’un certain cycle historique, puisqu’il n’est pas possible de descendre plus bas ; si même un tel événement n’a pas une portée plus générale, il est donc à supposer qu’il sera tout au moins, pour l’Occident,la fin de la période moderne. » (5)

Insh'Allah.

Raphaël M.



(1). Pour exemple : Emile Durkheim, Le régime des castes
(2). Ceci nous rappelle un célèbre Hadith : « Celui qui mange et qui pleure n'est pas égal à celui qui mange et qui rit »
(3). Ce que Fukuyama appelait « la fin de l'histoire »
(4). Que l'on songe seulement à la phrase culte de Dmitri dans les frères Karamazov : si Dieu n'existe plus, alors tout est permis.
(5). Autorité spirituelle pouvoir temporel Chap XII.

dimanche 24 février 2013

De l'affirmation selon laquelle la religion serait la cause de toutes les guerres




L’un des grands incontournables de la discussion d’incultes et de poivrots.

La difficulté à déconstruire un sophisme étant inversement proportionnelle à son degré de simplification mensongère et d’approximation, il ne s’agira pas ici d’épuiser le sujet.

Quelles seraient donc ces terribles religions causes de tous les tourments planétaires qui depuis la nuit des temps condamnent l’humanité à une lutte sanguinaire incessante ? Nous ne nous avancerons pas trop en prétendant que sont visés uniquement les monothéismes abrahamiques et plus particulièrement le christianisme et l’Islam. Il est assez important de le préciser car, en règle générale, l’individu capable d’énoncer un tel non-sens se montre étrangement bienveillant à l’égard de religions plus exotiques telles que le bouddhisme, l’hindouisme ou la pensée toltèque très à la mode ces derniers temps et nous ne nous prononcerons pas sur cette première contradiction qui mériterait à elle seule de plus larges développements.

Islam et christianisme, pensés comme un tout conceptuel, seraient donc LA cause de toutes guerres. Et donc, in extenso, s’en débarrasser une fois pour toute serait LA solution à tous nos problèmes.

Il parait déjà évident que l’athée ou l’agnostique « éclairé » convaincu d’une telle assertion ne pourra plus reprocher au croyant « obscurantiste et archaïque » de s’accrocher à une vision simpliste du monde (mais il est courant de reprocher aux autres ses propres travers et nous sommes ici en présence d’un exemple frappant de cette perpétuelle inversion accusatoire).

Du latin religare ou religere selon que l’on se fie à saint Augustin ou à Cicéron (la controverse étymologique pourtant intéressante sous certains rapports n’a pas lieu de se poser ici), le mot religion  évoque l’idée d’un liant permettant le vivre-ensemble et l’organisation de la cité. Elle prend dans toute société traditionnelle la forme de la transcendance. Une civilisation dépourvue de transcendance dans son organisation est-elle pour autant dépourvue de religion ? La réponse à cette question est assurément non. Ce sera simplement une religion sécularisée et sans vouloir prétendre définir exhaustivement ce qu’est la religion moderne séculaire nous pouvons néanmoins en extraire un certains nombre de dogmes : la prééminence de l’économique, les mythes de la croissance et du marché, le divertissement[i], la théorie de l’évolution, la supériorité de la démocratie représentative sur tout autre régime, le culte de la raison, les droits de l’homme, etc.

Celui qui proclame sans trembler que la religion de l’autre est responsable de tous les malheurs admet donc implicitement qu’il ignore posséder lui-même une religion. Il démontre donc qu’il est dans un état effarant d’aliénation. Si le croyant ne discute pas de ses convictions car les considère comme révélées et donc supra-humaines, l’incrédule est ignorant de la source de ses idées, et croit donc penser et réfléchir par lui-même là où des forces dont il ignore jusqu’à l’existence pensent à sa place depuis que l’arrière grand-père de son arrière grand-père n’était encore qu’un nourrisson. Terrible illusion. Les religions traditionnelles ont au moins l'honnêteté de se présenter pour ce qu’elles sont.

Le croyant, perpétuellement invité à remettre en cause sa doctrine, se voit donc traité de façon détournée mais néanmoins extrêmement violente d'extrémiste, et donc de salaud, et donc de fasciste, et donc de nazi antisémite tueur d’enfants et donc in fine assimilé au diable lui-même (Hitler étant la personnification du mal dans la religion moderne, la reductio ad hitlerum est de facto l’accusation d’hérésie la plus courante). Accusation portée par un interlocuteur qui n'appliquera pas à lui-même cette injonction de douter de ses propres fondements.

Mais qui en dernière instance fait la guerre ? Les êtres humains. Les religions étant des systèmes de représentations, elle ne prennent pas seules les armes. Au mieux pourrions-nous dire que certains hommes convaincus d’un système de représentations font la guerre.

Et qu’est-ce que la guerre ? Si l’exemple du conflit armé en est l’illustration la plus vulgaire et la plus effrayante, elle peut prendre bien d’autres formes plus subtiles[ii], le but étant toujours la conquête ou la préservation soit des territoires soit des esprits ; elle peut avoir en fonction de ses finalités un but qui peut être au choix noble ou crapuleux. Elle peut également sous des motifs nobles cacher un motif crapuleux (l’inverse me semble plus rare historiquement). Tous les schémas sont possibles. Le combat pour défendre sa vie, sa famille, sa culture et son âme est en soi une saine réaction de survie. Le massacre consistant à piller et à dominer indûment une population civile sans défense est une abomination. Entre le tout blanc et le tout noir, de multiples nuances de gris. De quelle guerre parle-t-on ? L’athée militant convaincu ne le précise jamais, pour lui « la guerre c’est mal », un point c’est tout.

Ainsi les raisons profondes de tous conflits sont inextricables et appartiennent en propre à chacun même si certains motifs se répetent. Les déterminer avec précision est censément le travail des historiens honnêtes[iii].

Poussons à présent l’analyse de cet anathème dans ses retranchements et ses subtilités.

Le christianisme et l'Islam sont des religions qui ont pour finalité la soumission à Dieu, le salut de l’âme, l’élévation de l’Homme au-delà de sa condition animale. Schématiquement. Les monothéismes n’ont pas pour but d’asservir l’humanité par la violence et le mensonge (à l’exception du judaïsme talmudique – et non du judaïsme originel - en raison de l’idée messianique tronquée qu’il renferme, mais la question ne se pose encore pas lorsque l’athée aliéné est également un partisan d’Israël, le judaïsme n’étant plus selon lui LA cause de toutes les guerres mais LA victime expiatoire éternelle de toutes les guerres). Si une horde de fanatiques venait à y trouver la légitimation de la violence dans l’unique but de semer le chaos (et loin de nous l’idée de prétendre que cela n’arriva jamais ou ne se produit en ce moment même), nous pourrions aisément affirmer qu’il s’agit là d’une dénaturation des principes. Le mal est donc la cause d’une incompréhension, d’une manipulation ou d’une inversion.

A contrario, la religion moderne séculière posant en principe que le commerce est l’unique dénominateur commun permettant la Paix entre tous les hommes[iv]. Que ce commerce doit s’exercer dans une société démocratique (ou dans un système tyrannique dans sa version stalinienne[v]). Que la croyance de chacun doit rester dans la sphère privée et que dans la sphère publique le bonheur et la vérité passent par la production et la consommation. Schématiquement. Nous sommes donc en présence d’un pragmatisme purement matérialiste. Dès lors, la matière étant un autre mot pour la quantité, et la quantité ayant pour unique but de s’étendre à l’infini[vi] (croissance), et que cette extension à l’infini se faisant par la technologie civile et militaire et par le prosélytisme (on l’appellera communication ou propagande selon qu’on soit libéraliste ou communiste, là encore peu importe), la religion moderne est donc intrinsèquement source de guerre. Elle a produit et tué plus d’êtres humains en deux siècles que toutes les civilisations et guerres du passé réunies[vii]. Les chiffres sont probants. Troisième extraordinaire contradiction. On pourrait en trouver bien d’autres.

Puisque la bêtise d’une telle proposition est insondable, laissons celui qui aura l’outrecuidance de la prononcer en public  - persuadé d’avoir résolu le grand mystère de la vie et de surclasser en intelligence la somme de tous les milliards de terriens superstitieux qui l’auront précédé - se pavaner. Au moins nous savons à qui nous avons affaire. Les règles élémentaires de la  discussion mondaine ne permettent pas de le contredire efficacement. Il lui reste la curiosité de s’instruire et l’humilité, deux vertus qui ne s’acquièrent que par la volonté.

Raphaël M.





[i] Voir à ce sujet notre précédent article de l’art de la diversion en date du 18 juillet 2013

[ii] Il suffit pour s’en convaincre de lire Sun Tzu L’art de la guerre ou Les 36 stratagèmes, manuels étudiés dans toutes les bonnes écoles militaires et par tout politicien en devenir (pour les plus cultivés).

[iii] Pour exemple Jacques Bainville Histoire de France

[iv] Voir par exemple Adam Smith De la richesse des nations. Cette croyance est à la base même de toute la pensée économique libérale. Ainsi pourrait-on faire un parallèle entre la religion traditionnelle qui voit comme point commun à tous les hommes le supra humain, et la religion moderne qui envisage comme dénominateur commun des éléments infra-humains. Religion par le haut et religion par le bas. Religion céleste et religion satanique.

[v] Le communisme et le libéralisme n’étant pas du tout envisagé ici comme deux systèmes opposés mais bien des modes de pensée très voisins basés sur la prééminence du facteur économique. Seules diffèrent les solutions permettant d’encadrer cet état de fait. Libre jeux du marché d’un côté (même si c’est très loin d’être le cas en réalité), contrôle total de la production par un pouvoir totalitaire direct de l’autre. Ils sont à notre point de vu des frères jumeaux ennemis mais nous n’avons pas le loisir ici de nous pencher d’avantage sur cette question au demeurant primordiale. Le communisme étant envisagé comme une solution au capitalisme de marché et inversement, la religion moderne produit sa pensée et sa contre-pensée, enfermant ainsi dans une dialectique dont il devient très compliqué de sortir

[vi] On peut voir ici une illustration du mythe d’Abel et Caïn. Caïn étant envisagé comme le sédentaire qui par sa captation de l’espace tue nécessairement Abel, le nomade, qui évoluerait lui plutôt dans le temps

[vii] Ceux qui penseraient encore que « la guerre contre le terrorisme » est une guerre contre l'extrémisme islamique, qu’ils se contente de lire Samuel Hungtington Le choc des civilisations, les indéboulonnables de la géopolitique américaine sont loin de cacher leurs stratégies.